La comptabilité carbone – Compta CARE : quand vos comptes intègrent enfin l’écologie

Introduction

Vous avez sûrement entendu parler du bilan carbone. Mais avez-vous déjà entendu parler de la Compta CARE ?

Ce n’est pas un outil de mesure de plus. Ce n’est pas un rapport supplémentaire à remettre à un auditeur. C’est une remise en question profonde de la façon dont une entreprise calcule son résultat, gère son bilan et prend ses décisions. La Compta CARE — pour Comprehensive Accounting in Respect of Ecology — propose que vos comptes reflètent enfin une réalité que la comptabilité classique ignore depuis toujours : votre entreprise dépend de la nature et des êtres humains. Et cette dépendance a un coût.

Dans cet article, nous vous expliquons ce qu’est la Compta CARE, pourquoi elle est radicalement différente du bilan carbone, et pourquoi les entrepreneurs à impact doivent s’y intéresser dès maintenant.

1. Bilan carbone vs Compta CARE : deux approches fondamentalement différentes

Commençons par clarifier une confusion fréquente.

Le bilan carbone — qu’il soit réalisé selon la méthode de l’ADEME, du GHG Protocol ou du Plan Carbone Général — est un outil de mesure des émissions de gaz à effet de serre. Il vous dit combien de tonnes de CO₂ équivalent votre entreprise émet, et via quels postes. C’est utile, nécessaire, et souvent obligatoire selon la taille de votre structure. Mais ça s’arrête là.

La Compta CARE, elle, est un système comptable intégré. Elle ne se contente pas de mesurer : elle modifie la structure même de votre comptabilité — votre bilan, votre compte de résultat, vos plans de comptes — pour y inscrire l’obligation de préserver la nature et les êtres humains, de la même façon que vous êtes déjà obligé de préserver votre capital financier.

Dit autrement : le bilan carbone vous dit ce que vous émettez. La Compta CARE vous dit ce que vous devez rembourser.

2. C.A.R.E. : l’origine d’un projet académique devenu opérationnel

Le projet C.A.R.E. a été initié en 2013 par trois figures du monde comptable et académique :

  • Hervé Gbégo (Feu), ancien vice-président en charge de la durabilité au Conseil National de l’Ordre des Experts-Comptables
  • Alexandre Rambaud, co-directeur des chaires « Comptabilité Ecologique » et « Double Matérialité »
  • Jacques Richard, professeur émérite à l’Université Paris-Dauphine

Leur point de départ est simple mais radical : la comptabilité est le langage de l’économie. Si elle ignore la nature et les humains, c’est toute l’économie qui les ignore. Réformer la comptabilité, c’est réformer les fondations de la gestion des entreprises.

Aujourd’hui, le projet C.A.R.E. est porté par deux structures complémentaires :

  • Le CERCES (Cercle des Comptables Environnementaux et Sociaux), fondé en 2020, qui fédère la communauté des professionnels, experts-comptables, ONG et académiques autour du projet
  • L’Institut CGS (Institut de Formation en Comptabilité et Gestion Soutenables), créé par le CERCES pour former les professionnels à la mise en œuvre opérationnelle de la méthode C.A.R.E.

La méthode n’est pas restée dans les amphithéâtres. Elle est actuellement déployée dans une trentaine d’organisations, reconnue par la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) comme outil méthodologique de référence à l’international, et citée dans un working paper du FMI (2021) comme exemple de cadre de comptabilité écologique à développer pour lutter contre le court-termisme actionnarial.

3. Le cœur du modèle : la notion de capital à préserver

Pour comprendre C.A.R.E., il faut comprendre comment elle redéfinit la notion de capital.

Dans la comptabilité classique, le capital, c’est l’argent apporté par les actionnaires. C’est une avance, une dette envers eux, que l’entreprise doit rembourser et rémunérer. Toute la logique comptable est organisée autour de cette obligation de préservation du capital financier.

C.A.R.E. étend cette logique à d’autres « entités capitales » :

  • Les écosystèmes naturels utilisés par l’entreprise (une forêt, une rivière, un sol agricole, le climat)
  • Les êtres humains employés par l’entreprise (leurs capacités physiques, psychiques, leur dignité au travail)

Pour C.A.R.E., ces entités sont des capitaux au sens fort : non pas des ressources productives à exploiter, mais des avances consenties à l’entreprise, qui constituent une dette écologique à rembourser.

En conséquence, une entreprise ne peut calculer son profit qu’une fois garantie la préservation de ces capitaux naturels et humains, exactement comme elle le fait déjà pour son capital financier.

Ce n’est pas une métaphore. C’est une mécanique comptable. Si votre activité dégrade un écosystème, le coût de sa restauration doit apparaître dans vos charges — avant que vous puissiez afficher un bénéfice.

4. Concrètement : comment ça change vos comptes ?

La mise en œuvre de C.A.R.E. suit une méthodologie en 8 phases, dont voici les grandes étapes :

Phase 1 — Identification des capitaux

L’entreprise identifie les entités naturelles et humaines qu’elle utilise dans son modèle d’affaires : quels écosystèmes ? Quelles populations humaines ? Sur quels territoires ?

Phase 2 — Définition de l’état à préserver

Pour chaque capital identifié, on définit scientifiquement son « bon état » — notion issue des sciences écologiques. Par exemple : quel niveau de biodiversité sur ce territoire ? Quel niveau de décence au travail pour ces salariés ?

Phase 3 — Mesure des impacts

L’entreprise mesure l’écart entre l’état actuel du capital et l’état à préserver. C’est ici que les comptabilités biophysiques (non monétaires) entrent en jeu, en parallèle des données financières.

Phase 4 — Monétisation de la dette écologique

L’écart est traduit en coût de préservation ou de restauration. Ce coût est intégré dans le compte de résultat, avant calcul du résultat net.

Phase 5 — Restructuration du bilan

Les capitaux naturels et humains apparaissent au bilan, de la même façon que le capital financier. Un nouveau tableau de bord « soutenable » est construit.

L’outil Plan Comptable Carbone (CarbonAnalyzer®) illustre une approche complémentaire et plus accessible : il permet de convertir un Fichier d’Ecritures Comptables (FEC) existant en rapport carbone, en associant chaque ligne comptable à un ratio d’émission. C’est une première étape vers l’intégration des données environnementales dans les comptes.

5. C.A.R.E. et la Triple Bottom Line : quelle différence ?

La Triple Bottom Line, concept popularisé dans les années 1990, propose de mesurer la performance d’une entreprise sur trois dimensions : économique, sociale, environnementale. C’est une avancée conceptuelle importante, qui a ouvert la voie à la RSE moderne.

Mais C.A.R.E. va plus loin. Là où la Triple Bottom Line juxtapose trois performances séparées, C.A.R.E. les intègre dans un seul système comptable cohérent. Ce n’est pas trois rapports distincts : c’est un seul bilan, un seul compte de résultat, où la préservation de la nature et des humains est une condition préalable au profit — pas un indicateur additionnel.

C’est ce que le CERCES appelle la soutenabilité forte : pas de compensation possible entre les capitaux. Vous ne pouvez pas compenser la destruction d’un écosystème par un excellent résultat financier. Chaque capital doit être préservé dans son intégrité.

6. Pourquoi les entrepreneurs à impact doivent s’y intéresser maintenant

Plusieurs raisons rendent la Compta CARE particulièrement pertinente pour les entreprises engagées :

La cohérence : si vous êtes société à mission, si vous poursuivez des objectifs sociaux et environnementaux définis dans vos statuts, votre comptabilité doit les refléter. Aujourd’hui, dans la plupart des cas, vos comptes ignorent totalement votre mission. C.A.R.E. change ça.

L’anticipation réglementaire : la CSRD, la double matérialité, les normes ESRS — tout va dans le sens d’une intégration des données extra-financières dans les comptes. C.A.R.E. est une des rares méthodes à proposer une architecture comptable complète pour y répondre.

Le pilotage : avec C.A.R.E., votre résultat net reflète la réalité de ce que vous créez et détruisez. C’est un outil de pilotage stratégique, pas seulement un outil de reporting.

La formation : l’Institut CGS propose des formations habilitantes à la mise en œuvre de la méthode C.A.R.E. pour les professionnels comptables et financiers (prochaine session à partir du 1er juin 2026). Chez Sustaincial, nous suivons de près ces évolutions pour vous accompagner au plus près.

Conclusion

La comptabilité carbone — et plus largement la Compta CARE — n’est pas une tendance de plus dans le paysage RSE. C’est une refonte profonde de la façon dont les entreprises calculent leur performance, gèrent leurs ressources et rendent compte de leur impact.

Elle repose sur une idée simple mais puissante : votre entreprise ne peut pas être profitable si elle détruit ce dont elle dépend. La nature et les humains ne sont pas des externalités. Ce sont des capitaux que vous avez la responsabilité de préserver — et que votre bilan doit enfin refléter.

C’est exactement ce que Sustaincial défend: une comptabilité qui ne se contente pas d’enregistrer le passé, mais qui pilote l’avenir.

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